1945-1949 L'ère des précurseurs
A la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Europe est exsangue et à bout de souffle. Les anciens courants commerciaux sont rompus, les industries lourdes et de première nécessité, partiellement détruites, tournent au ralenti dans une Europe meurtrie et peu préparée à accueillir les millions de personnes déplacées pendant et à la fin du conflit. Reléguée au second plan sur la scène internationale par la montée en puissance des États-Unis et de l'Union soviétique et par leur rivalité grandissante, l'Europe occidentale divisée prend rapidement conscience que son salut passe par les chemins de l'unité et par la mise en commun, fut-ce avec le soutien financier, matériel ou militaire des Américains, de ses ressources économiques et par la création d'institutions communes et efficaces. Les temps, marqués par une grande instabilité politique qu'accompagnent de vives tensions sociales, sont à l'urgence et à la recherche de solutions diplomatiques originales, y compris à l'échelle régionale. Les débats liés au statut de l'Allemagne, où, à partir de 1961, la division de Berlin symbolise en Europe la Guerre froide entre les deux Grands, et l'affaiblissement inexorable des positions coloniales outre-mer rendent toujours plus criante la dépendance extérieure du Vieux Continent. Les mouvements pro-européens et les militants fédéralistes entrent alors en action et mènent une propagande active en faveur de l'unification européenne. Proches des milieux économiques, affichant une tendance politique particulière ou désireux, au contraire, de mobiliser l'ensemble de l'opinion publique, ces mouvements, dont certains sont issus de la Résistance, constituent en 1947 un Comité international de coordination des mouvements pour l'unité européenne. Ils convoquent également, en mai 1948, le Congrès de La Haye dont découlera la Mouvement européen (ME) créé à Bruxelles le 25 octobre 1948.
L'Europe ruinée à la fin de la Seconde Guerre mondiale
Le bilan humain et matériel de la Seconde Guerre mondiale est le plus grave que l'humanité ait jamais connu. Bien que le conflit ait une dimension mondiale encore plus accusée que la guerre 1914-1918, c'est bien l'Europe qui est la première victime de l'affrontement. Le nombre total des victimes est estimé à près de 40 millions, dont plus de la moitié parmi les populations civiles. Suite aux déportations et aux expulsions, il y a, en 1945, près de vingt millions de personnes déplacées et en attente d'être rapatriées. Les persécutions racistes, religieuses et politiques sans précédent et les déportations massives dans des camps de travail ou d'extermination ont attisé la haine entre peuples européens. La découverte des charniers humains dans les camps de concentration apparait comme une remise en cause des fondements spirituels et moraux de la civilisation occidentale. Du reste, la population allemande se trouve accablée par un sentiment de culpabilité qui alimente un intense débat moral et ajoute au désarroi de la défaite.
L'Europe est en ruine et en proie à la confusion la plus totale: usines et voies de communication détruites, échanges commerciaux traditionnels rompus, disparition du cheptel, pénuries de matières premières et de biens de consommation. La guerre trouve son prolongement dans l'épuration et les règlements de compte qui déchirent encore un peu plus les pays libérés. La réconciliation paraît extrêmement difficile. Rien ne laisse imaginer qu'un jour, les ennemis d'hier pourront se retrouver côte à côte au sein d'une organisation commune. Trois questions essentielles se posent aux peuples européens épuisés par le conflit. La première interrogation est économique : comment réparer les dommages matériels et restaurer l'activité économique sur le vieux continent ? La deuxième est politique : comment définitivement empêcher le retour d'un conflit qui a mis l'Europe et le monde à feu et à sang ? La troisième question est d'ordre culturel : comment assurer la survie et la renaissance de la civilisation européenne face aux menaces croissantes que semblent constituer le clivage idéologique et l'opposition entre les blocs vainqueurs américain et soviétique ?
Les conséquences humaines
Le bilan de la Seconde Guerre mondiale est extrêmement lourd : pertes en vies humaines et potentiel économique partiellement détruit. Le nombre des seules victimes juives est estimé à près de six millions. La plus grande partie des Juifs d'Europe orientale a ainsi péri dans les camps de concentration nazis. Alors que les dégâts matériels semblent réparables, les séquelles humaines se feront par contre ressentir encore après plusieurs générations. Dans les pays les plus touchés par la guerre, des déséquilibres démographiques graves apparaissent. Des millions d'hommes jeunes ont en effet perdu la vie dans les combats et le déficit de naissance entraîne à son tour un vieillissement subit de la population.
L'entente entre les peuples européens semble d'autant plus improbable qu'à la fin de la guerre, des millions d'Européens sont contraints de quitter leur foyer à cause de la révision de certaines frontières. Ce déplacement de populations pose de nombreux problèmes humains et logistiques : des structures d'accueil doivent être mises sur pied, de nouveaux logements doivent être construits, des familles entières sont séparées. Plus de dix années seront nécessaires pour subvenir aux besoins élémentaires de ces déracinés.
Les conséquences économiques et sociales
Les effets immédiats de la Seconde Guerre mondiale sur l'économie européenne sont désastreux. L'endommagement des réseaux de communication perturbe le transport des matières premières et des produits finis. L'approvisionnement irrégulier des industries et les destructions infligées à l'appareil de production engendrent un fort chômage technique et, par voie de conséquence, la baisse du pouvoir d'achat alors que les besoins en tous genres ne cessent d'augmenter. Même dans les pays vainqueurs, le rationnement des vivres perdure après la fin de la guerre et le marché noir entretient des inégalités sociales dangereuses. La criminalité, la délinquance juvénile et la prostitution se développent. La reconstruction simultanée des habitations, des industries et des voies de communication asphyxie les économies nationales. Dans ces conditions, les gens se montrent surtout préoccupés par les restrictions de la vie quotidienne et ont souvent du mal à imaginer leur avenir lointain. Les pénuries de charbon pendant le très rigoureux hiver 1946-1947 provoquent des grèves généralisées et des manifestations de masse.
Le spectre de l'inflation et de la dévaluation monétaire, qui rappelle les crises économiques et les krachs boursiers de l'entre-deux-guerres, conduit les dirigeants européens à prendre des mesures énergiques. Le déséquilibre persistant entre l'offre et la demande de produits de consommation civils pousse les prix à la hausse et renforce les déficits budgétaires intérieurs et extérieurs. Les États s'endettent pour financer la reconstruction et combler les inégalités sociales. La Belgique procède en 1944 à une gigantesque opération de redressement du franc grâce à une forte contraction de la circulation monétaire sous forme de billets et de dépôts. Des secteurs essentiels de l'économie européenne sont nationalisés et des plans de modernisation et d'équipement sont progressivement mis en place. Tandis que le chômage frappe une grande partie du continent, certains pays sont paradoxalement confrontés à un déficit de main-d'œuvre dans des secteurs essentiels pour la reconstruction économique. Bien que des milliers de prisonniers de guerre allemands soient mis au travail, des programmes de transfert massif de travailleurs étrangers sont alors appliqués pour répondre notamment aux besoins de l'agriculture et de l'industrie charbonnière ou sidérurgique. C'est dans ce contexte difficile que la Belgique et la France concluent avec l'Italie un protocole de coopération et d'immigration qui permet de fournir à la péninsule le charbon dont son économie a grandement besoin en échange de milliers d'ouvriers italiens inoccupés dans leur pays. Plus de 500.000 Italiens émigrent dans le reste de l'Europe occidentale entre 1946 et 1955.
Désireuse de favoriser ses exportations et de mieux lutter contre le chômage dans un contexte de croissance économique européenne, la Grande-Bretagne opère en 1949 une dévaluation de la livre sterling qui correspond à une diminution de 30,5 % de sa parité par rapport à l'or. Cette baisse brutale provoque rapidement un effet de domino sur les autres monnaies européennes plus faibles. Les Pays-Bas, les pays scandinaves et la Finlande dévaluent immédiatement leur monnaie dans les mêmes proportions que l'Angleterre, l'Allemagne de 25 %, la France de 22 % et la Belgique de 12,5 %.
La désillusion causée par la misère se répand et suscite des revendications pour une plus grande justice sociale. L'insuffisance des salaires entraîne de nombreuses grèves, notamment en France et en Italie. La sécurité sociale naissante est mise à rude épreuve par le nombre élevé d'invalides, de veuves et autres victimes de la guerre qui font valoir leur droit à une pension. L'ensemble de la société est donc touché par le coût social élevé de la guerre. Fidèles à certains programmes élaborés pendant la guerre ou à une tradition mutualiste, les pays européens prennent alors des mesures pour une plus grande sécurité sociale et mettent en place les bases de l'Etat-providence moderne.
L'UNRRA
Conscients des difficultés économiques et sociales auxquelles ils allaient être confrontés sur les cinq continents à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés envisagent, avant même la fin des opérations militaires, la création d'un organisme international chargé de l'organisation des secours, de l'entraide et des questions de ravitaillement. Après plusieurs négociations entre les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'Union soviétique et la Chine, l'accord constitutif de l'Administration des Nations unies pour les secours et la reconstruction (UNRRA pour United Nations Relief and Rehabilitation Agency) est signé le 9 novembre 1943 à Washington par quarante quatre pays alliés ou associés.
Le Conseil de l'UNRRA, qui tient sa première session à Atlantic City (New Jersey) dès novembre 1943, rassemble des représentants de chaque État membre qui se réunissent au moins deux fois par an. Ayant son siège à Washington, il se compose d'un Comité des approvisionnements, d'un Comité de contrôle financier et de divers comités techniques relatifs à la santé publique, à l'agriculture, à l'assistance sociale, au rapatriement des personnes déplacées ou à la relance industrielle. Basé à Londres, le Comité européen de l'UNRRA compte quinze membres, dont onze représentent les pays ayant été occupés par l'Allemagne ou par l'Italie.
L'UNRRA, qui est la première organisation internationale d'après-guerre, est un organisme interallié et civil d'entraide de caractère essentiellement technique. Il supervise les importations dans les pays libérés et constitue des stocks de réserve de produits industriels et de consommation ensuite acheminés vers les régions en voie de reconstruction. En accord avec les autorités militaires alliées, l'UNRRA se charge aussi du ravitaillement et du rapatriement dans leur pays d'origine des prisonniers et des personnes déportées pendant la guerre. Le Comité régional de l'UNRRA pour l'Europe organise l'envoi de vêtements et de produits alimentaires et assure une assistance financière aux pays qui en expriment le besoin. Suite à l'hiver très rigoureux de 1944-1945, ce comité adopte, le 13 février 1945, une résolution qui prévoit l'envoi de secours d'extrême urgence, tant dans les pays qui disposent des moyens de payer en devises transférables que dans les pays qui reçoivent déjà une assistance financière. L'UNRRA, prévue pour remédier aux situations économiques et humanitaires dans l'urgence de l'après-guerre, met fin à ses activités le 31 mars 1949.
Les conséquences politiques
Après 1945, le paysage politique d'avant-guerre est remodelé dans la plupart des pays européens. De nouvelles familles politiques, comme la démocratie chrétienne héritière des anciens partis catholiques, voient le jour ou se trouvent confirmées. D'autres plus anciennes, comme le communisme, sortent considérablement renforcées du conflit par leur rôle dans la Résistance et par le prestige conquis par l'Union soviétique. L'idée de l'unité européenne, considérée par beaucoup comme un rempart contre le retour du nationalisme, rencontre de nombreuses sympathies. L'Europe occidentale se rend également compte de l'avancée des États-Unis et de l'URSS au détriment du vieux continent et espère, grâce au rassemblement des peuples européens, retrouver sa place sur l'échiquier international.
Le nazisme et l'idée européenne
Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, les rapides victoires militaires allemandes sur les démocraties continentales européennes alimentent une intense propagande en faveur du thème de l'Europe allemande. Le Reich veut en effet organiser ses nouvelles conquêtes territoriales et prétend, pour ce faire, vouloir construire une Europe unie, une Europaïsche Wirtschaftsgemeinschaft qui mettrait définitivement fin aux antagonismes nationaux traditionnels. L'Allemagne hitlérienne n'hésite pas alors à se présenter comme le champion de l'unification européenne et de l'Ordre Nouveau continental. La propagande officielle exalte d'ailleurs les valeurs de la civilisation occidentale qu'elle prétend défendre face au bolchevisme et à l'impérialisme anglo-saxon. Mais les stratèges nazis prévoient une réorganisation du continent sous la forme d'un grand espace économique et commercial européen entièrement placé au service de l'économie allemande. Les géopoliticiens allemands souhaitent notamment faire des plaines fertiles d'Europe centrale le grenier alimentaire du Reich et pensent parfois à une germanisation forcée des populations asservies. En réalité, les nazis tablent leurs projets sur l'existence d'une race allemande à laquelle appartiendraient, outre les Allemands, les Alsaciens, les Autrichiens, les Luxembourgeois et les Suisses germaniques mais aussi tous les Volksdeutschen qui, en Europe, ont pu avoir des ascendants allemands même s'ils ont perdu par la suite tout contact avec leur culture d'origine. Viendraient alors s'agréger à ce premier ensemble les populations parentes jugées germaniques et facilement assimilables tels que les Scandinaves, les Flamands et les Néerlandais. Face à ces populations et à celles des pays alliés et satellites (Croatie, Slovaquie, Hongrie, Roumanie et Italie), les Slaves de Pologne, des Pays baltes et de l'Union soviétique sont présentés comme des "sous-hommes" que le Reich peut éliminer ou déplacer et asservir selon ses besoins. Les Juifs et les Tsiganes, considérés comme apatrides, sont quant à eux condamnés à être exterminés. Ainsi l'Allemagne nazie entrevoit-elle la constitution de l'espace vital du Reich entièrement contrôlé par une race germanique réunie et purifiée grâce à la sélection méthodique opérée par des experts raciaux. Les stratèges allemands envisagent également de réunir l'Europe unie et les colonies africaines des États vaincus en une Eurafrique autarcique et contrôlée par les puissances fascistes de l'Axe - l'Allemagne et l'Italie – et leurs pays satellites. Ces discours sur l'Europe nouvelle, au-delà des raisons d'opportunisme économique immédiat, permettent aux responsables allemands de gagner la confiance de certains collaborateurs dans les pays européens vaincus et occupés. Ainsi en 1941, est organisée à Paris une grande exposition intitulée "La France européenne" qui vante le slogan d'une France forte dans une Europe forte. Accueillant plus de 600.000 visiteurs, l'exposition fait admirer les richesses agricoles du pays pour mieux situer son rôle dans l'Europe nouvelle sous direction allemande. Cette manifestation est suivie d'autres expositions itinérantes, dont celle sur "Le bolchevisme contre l'Europe" qui montre la croisade engagée par le Reich et ses alliés contre le communisme et pour une Europe unie. Après la guerre, les mouvements communistes sauront habilement tirer profit de cette conception nazie de l'Europe et de la collaboration pour discréditer l'idéal européen qu'ils jugent réactionnaire.
La Résistance et l'idée européenne
Le Nouvel Ordre européen et raciste propagé pendant la guerre par les Nazis n'a pas découragé les partisans de l'unification européenne. Tout au contraire, certains groupes de résistance, initialement inspirés par des sentiments patriotiques, ont été peu à peu contraints à penser davantage à l'échelle européenne. Ils croient plus que jamais à la nécessité de la construction d'une Europe démocratique telle que celle proposée par les militants antifascistes et fédéralistes Altiero Spinelli et Ernesto Rossi dans leur Manifeste pour une Europe libre et unie. Écrit à Ventotene, petite île de la mer Tyrrhénienne où ils sont placés en résidence surveillée, le Manifeste est diffusé clandestinement dès l'été 1941. Dans ce texte fondateur, Spinelli compare l'union de l'Europe au processus de formation d'un État. Il conçoit la fédération européenne comme un pilier de la paix mondiale. En 1943, Spinelli fonde à Milan le Mouvement fédéraliste européen italien.
Dans le même temps, des contacts transnationaux entre différents mouvements de Résistance sont formellement établis et aboutissent le 20 mai 1944 à l'adoption à Genève d'un Manifeste de la Résistance européenne. Dans cette déclaration antifasciste, qui porte notamment la signature de Léon Blum, du pasteur Willem Visser 't Hooft et d'Altiero Spinelli, les mouvements résistants réclament la création d'une union fédérale entre les peuples européens. Le texte déclare que les buts de la Résistance ne peuvent être atteints que si tous les pays s'accordent à dépasser le dogme de la souveraineté absolue des États et acceptent de s'intégrer dans une organisation fédérale, seule capable d'assurer la participation pacifique du peuple allemand à la vie européenne. Le manifeste plaide aussi pour l'établissement d'un gouvernement responsable envers les peuples des pays membres de la fédération, d'une armée placée sous les ordres de ce gouvernement fédéral et excluant toute armée nationale et d'un tribunal suprême compétent pour juger les questions relatives à l'interprétation de la Constitution fédérale et pour trancher les différends éventuels entre les États membres de la fédération. La déclaration de Genève réclame enfin la réalisation de valeurs universelles comme la démocratie, la justice sociale et le respect des droits de l'homme. Un Comité provisoire pour la Fédération européenne est également mis sur pied pour servir de bureau de liaison. Le 7 juillet 1944, les participants à la conférence internationale de Genève approuvent un nouveau projet de déclaration des résistants européens qui, diffusé clandestinement, suscite majoritairement l'adhésion.
A Londres, des intellectuels et des responsables politiques en exil songent aussi à l'Europe future et échafaudent divers projets de fédération européenne. A la fin de l'année 1942, le cours du conflit se modifie de plus en plus au profit des Alliés. La débâcle allemande en Russie et l'entrée en guerre des États-Unis (décembre 1941) contre les forces de l'Axe renversent en effet le cours des événements et renforcent la confiance des Alliés dans la victoire finale. Les milieux gouvernementaux en exil, sentant la défaite allemande prochaine, s'intéressent alors plus concrètement à leur avenir dans le cadre d'une réorganisation du monde de l'après-guerre. Or les grandes puissances mondiales occupent désormais seules la scène internationale dont les petits États européens se sentent effectivement exclus. Ces derniers s'inquiètent vivement des projets américains de simplification de la carte géopolitique de l'Europe. Ces plans prévoient notamment la suppression des petits pays considérés comme autant de facteurs d'instabilité internationale. Des experts financiers américains et britanniques examinent aussi les possibilités de mise en place d'un nouveau système monétaire international et de relance du commerce mondial sous conduite anglo-américaine.
Les petits pays, qui n'entendent nullement abdiquer leur souveraineté, intensifient aussitôt leurs contacts et développent des projets d'ententes et de groupements régionaux afin de mieux défendre leurs intérêts dans la nouvelle économie internationale et dans le cadre de l'ONU. Le combat pour le droit des petites nations devient un objectif de la politique étrangère de ces pays. Au cours de l'hiver 1942-1943, le général polonais W. Sikorski propose un plan d'ensemble de fédérations régionales européennes. Une union économique regroupant les pays bordant l'Atlantique Nord est également à l'étude. Mais la seule réalisation concrète au cours de cette période est la création d'une union douanière entre la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg au lendemain de la guerre. L'accord monétaire Benelux est signé le 21 octobre 1943 à Londres. Il détermine un taux de change fixe entre le franc belge et le florin et définit un mécanisme de clearing bilatéral. La convention douanière belgo-néerlando-luxembourgeoise est signée le 5 septembre 1944. Elle instaure une communauté tarifaire et prévoit, à terme, la création d'une union économique entre les trois pays.
La division de l'Europe
Du 28 novembre au 2 décembre 1943, la Conférence de Téhéran est la première rencontre au sommet entre Winston Churchill, Joseph Staline et Franklin D. Roosevelt. Elle trace les grandes lignes de la politique internationale de l'après-guerre. Les dirigeants parlent notamment du débarquement en Normandie, alors fixé au 1er mai 1944, du sort de l’Allemagne et de son éventuel démembrement ainsi que de l'organisation du monde au lendemain du conflit. Ils décident de confier l'étude de la question allemande à une Commission consultative européenne.
Lors de la Conférence de Yalta (Crimée), du 4 au 11 février 1945, ces mêmes dirigeants règlent le sort de l'Europe désormais libérée du nazisme. Ils s'entendent tout d'abord sur les modalités d’occupation de l'Allemagne. Même si la France ne participe pas à la conférence, elle reçoit une zone d'occupation en Allemagne en partie prélevée sur celles du Royaume-Uni et des Etats-Unis. Ils adoptent aussi le principe d'un démembrement du territoire allemand. En ce qui concerne la Pologne, ils se mettent d’accord sur de nouvelles frontières. Le pays connaît un glissement vers l'Ouest en perdant des territoires à l'Est au profit de l'Union soviétique et en gagnant au contraire des provinces de l'Allemagne orientale, ce qui implique le transfert de plusieurs millions d'Allemands. Les trois chefs d'Etat signent également une "Déclaration sur la politique à suivre dans les régions libérées", texte qui prévoit l'organisation d'élections libres et la mise en place de gouvernements démocratiques. Yalta apparaît comme l'ultime tentative d'organiser le monde sur une base de coopération et d'entente.
Le monde n'est pas encore partagé en deux hémisphères d'influence, mais les Occidentaux sont contraints d'accepter le rôle de Staline dans les territoires libérés par les chars soviétiques. L'Europe centrale et orientale est désormais sous l'influence exclusive de l'Armée rouge. Il semble que Staline soit d'avis que chaque puissance finira par imposer son système politique là où elle exerce le contrôle militaire.
Le déclin des puissances européennes
Les anciennes puissances européennes, à savoir le Royaume-Uni et la France, sont reléguées au deuxième rang mondial. Rapidement battue en 1940, la France a collaboré avec l'Allemagne sous l'autorité du maréchal Pétain. Grâce à l'action du général de Gaulle en faveur de la France libre, elle a pourtant su retrouver une place de choix parmi les vainqueurs. Cependant, elle ne jouit désormais plus de l'influence qu'elle possédait au lendemain de la Première Guerre mondiale au temps de l'élaboration du Traité de Versailles. Le Royaume-Uni, dont le territoire n'a en aucun moment été occupé par l'ennemi, constate malgré tout que son Empire est vacillant et que l'Inde attend son indépendance avec impatience. L'effort de guerre fourni par la Grande-Bretagne l'a en effet exténuée. Et elle est à bout de ses ressources matérielles malgré sa victoire sur l'Allemagne.
Le désir croissant d'émancipation et d'indépendance des colonies met au défi les puissances européennes. Les pertes humaines parmi les Africains qui ont été nombreux à devoir se battre en Europe en 1943-1945 n'y sont pas étrangères. Des troubles éclatent successivement en Algérie, à Madagascar, aux Indes, au Viêt-nam et en Indonésie. Presque partout, le pouvoir des puissances coloniales européennes est contesté par les populations indigènes.
L'instabilité politique en Europe occidentale
Les difficultés politiques, économiques et sociales auxquelles sont confrontés les gouvernements, expliquent en partie les fréquentes crises gouvernementales qui se succèdent en Europe occidentale. En France, le général de Gaulle ne peut imposer sa conception d'un pouvoir exécutif fort et préfère quitter le pouvoir malgré son prestige personnel acquis pendant la guerre à la tête de la France libre.
En Italie et en Belgique, la question royale divise le pays en deux camps irréconciliables. La situation intérieure ne cesse de se dégrader. En Italie, la monarchie est abolie après un référendum négatif le 2 juin 1946. La république est aussitôt décrétée. En Belgique, le retour du Roi Léopold III - dont certains condamnent l'attitude pendant la guerre - provoque des troubles graves en Wallonie et à Bruxelles. Le climat est à l'insurrection et des grèves et des manifestations anti-léopoldistes sont réprimées dans le sang par les forces de l'ordre. Malgré l'issue positive du référendum de mars 1950, le roi des Belges préfère laisser le trône à son fils Baudouin pour maintenir l'unité du pays.
Ces crises de régimes affaiblissent les démocraties occidentales qui se sentent menacées par le danger communiste dès le début de la Guerre froide. La stabilité politique d'un pays n'a cependant pas d'influence directe sur sa disposition à participer au processus d'unification européenne, comme le montre l'exemple des dictatures espagnole et portugaise.
Les socialistes
Dans l'ensemble, les socialistes sortent renforcés de la Seconde Guerre mondiale. Ils ont été nombreux à dénoncer la montée du fascisme avant la guerre et un grand nombre d'entre eux ont rejoint les rangs de la résistance.
En Europe du Nord, les partis sociaux-démocrates ou travaillistes jouent un rôle politique prédominant. Au lendemain de la guerre, ils occupent des responsabilités gouvernementales et entretiennent des liens étroits avec les syndicats ouvriers. Ils développent le concept d'Etat-providence que le gouvernement britannique tente d'appliquer dès 1945.
En Europe de l'Ouest et du Sud, en particulier en Italie et en France, les partis socialistes doivent néanmoins affronter une concurrence sérieuse à leur gauche de la part des communistes. La Guerre froide ne cesse en effet d'aviver la lutte d'influence entre les deux partis ouvriers. Les socialistes éprouvent il est vrai de grandes difficultés à défendre la politique de rigueur imposée par les contraintes économiques face aux attaques continuelles des communistes.
En Allemagne, dans la zone d'occupation soviétique, le Parti social-démocrate (SPD) fusionne le 22 avril 1946 avec le Parti communiste (KPD) pour créer le Parti unifié socialiste d'Allemagne (SED) alors que le SPD des zones occidentales d'occupation avait refusé toute fusion avec le KPD. Dans la plupart des États d'Europe centrale et orientale sous influence soviétique, les partis socialistes sont contraints d’abandonner leur autonomie et de constituer un "parti ouvrier unifié" contrôlé par le parti communiste.
L'importance des partis communistes
Les partis communistes, isolés et mêmes interdits après la signature du pacte de non-agression conclu en août 1939 entre Hitler et Staline, sortent renforcés de la guerre. Grâce à leurs réseaux clandestins, ils ont facilement trouvé leur place dans la Résistance après l'entrée en guerre de l'URSS en 1941. Ils comptent d'ailleurs de nombreuses victimes dans leurs rangs, ce qui conduit certains partisans communistes à se déclarer du "parti des Fusiliers". La lutte antifasciste, couronnée par la victoire contre l'Allemagne hitlérienne, fait la gloire du communisme international. Staline saura habilement se servir de cette légitimité dans sa propagande internationale. Dès la fin du conflit, la diplomatie soviétique s'efforce d'installer dans les territoires libérés par l'Armée rouge des gouvernements nationaux non hostiles envers l'URSS.
Auréolés du prestige de l'Armée rouge, les partis communistes peuvent d'ailleurs compter sur un nombre important d'adhérents et d'électeurs. Ils savent en effet tirer habilement profit des injustices sociales engendrées par la guerre et des problèmes économiques de la reconstruction qui lui fait suite. Très structurés, les communistes français et italiens contrôlent de nombreuses organisations extrêmement ramifiées : syndicats ouvriers, titres de presse, organisations étudiantes et mouvements de jeunesse, associations de femmes et d'anciens combattants, clubs de loisir et colonies de vacances, etc. De grandes manifestations de masse sont organisées à la gloire du communisme et de la classe ouvrière. Ils sont également soutenus par de nombreux "compagnons de route" intellectuels. Les communistes participent aux gouvernements d'union nationale en France, en Italie, en Belgique, au Luxembourg et aux Pays-Bas. Leur objectif est notamment de renforcer leur influence dans tous les secteurs publics afin de créer les conditions favorables à l'instauration d'une nouvelle société communiste. Aux élections législatives de 1946, ils obtiennent pas moins de 18,9 % des suffrages en Italie et 28,8 % en France. Le Parti communiste (PC) obtient même la plus forte représentation à l'Assemblée nationale française. Il devient le premier parti de France. Il comptabilise 930.000 adhérents en France et 2.280.000 en Italie. Le PC belge, qui comptait 10.000 membres en 1939 en comptabilise plus de 100.000 après la Libération. Forts de cette audience électorale, les communistes parviennent notamment à enrayer les grèves contraires aux objectifs de productivité qu'ils se fixent pour faire pièce aux projets américains de reconstruction de l'Europe. Car s'ils prônent la réalisation d'une paix durable sur le continent européen, les mouvements communistes occidentaux ne tardent pas à manifester leur crainte à l'égard d'une emprise trop forte de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Ils appréhendent également la réintégration de l'Allemagne de l'Ouest dans un bloc européen trop ouvertement opposé à l'Union soviétique.
La démocratie chrétienne
Dans de nombreux pays d'Europe occidentale, les milieux conservateurs et démocrates-chrétiens ne veulent plus reconstituer les partis de droite traditionnels. L'idée de la démocratie chrétienne, née bien avant la Seconde Guerre mondiale, se répand vite et renaît sur les décombres du nazisme.
En France, le Mouvement républicain populaire (MRP), issu des milieux de la résistance catholique, occupe ce créneau. Il s'agit bien d'un parti nouveau. Robert Schuman, une des figures les plus marquantes de ce parti, est élu député en Moselle, en proposant un programme démocrate-chrétien.
En Belgique, au Luxembourg et en Italie, les partis démocrates-chrétiens sont issus des partis catholiques existant avant la guerre. En Allemagne, la droite est désemparée par la déroute du national-socialisme et par les erreurs politiques commises par le parti catholique et les conservateurs avant 1933. Elle se regroupe désormais dans un parti nouveau de type multiconfessionnel : l'Union démocrate-chrétienne (CDU) dirigée par Konrad Adenauer.
© José Adelino Maltez. Cópias autorizadas, desde que indicada a origem. Última revisão em: 31-03-2009